QUE SERA SERA
Un tournage à Tarfaya
Que reste t’il quand le sable, quand l’océan, recouvrent des espaces et des architectures abandonnées: un sardinier islandais échoué au large de Laâyoune (le Que sera sera), un ferry de voyageurs espagnols (des Îles Canaries) abandonné à Tarfaya, une mosquée enfouie sous les sables. Que sera sera. Eau, rouille, mât, vent, sable, proue, vagues, coque, végétaux, pierres, sel, peintures, dunes, rochers, ossatures, lune, métal, oiseaux, … et des histoires.
C’est avec une caméra 16mm que Wiame Haddad filme les éléments et les traces de bateaux échoués sur les côtes (au Maroc, mais aussi en Algérie et en Tunisie) pour un essai filmique autour de la figure du bateau naufragé, des apparitions et des disparitions, et de leurs conséquences sur l’écologie, la mémoire, la politique et la mythologie des lieux.
Quand j’ai connu Wiame Haddad autour de son projet photographique ceux qui restent (2015), elle s’intéressait déjà aux traces, aux fragments et au temps, notamment celui vécu par les anciens prisonniers politiques marocains. Avec Les objets de Tazmamart (2018), une série de photographies d’objets du quotidien (chapelet, paire de ciseau, lettres brodées, etc) fabriqués par les détenus de ce bagne secret, elle engageait un premier déplacement du corps vers l’objet, qu’elle prolongera avec In absentia (2019) en photographiant des moulures de fragments des corps d’anciens prisonniers politiques, devenus sculptures.
Quand je rejoins Wiame à Tarfaya en février 2024, pour la résidence artistique Organic Knowledge de l’association Minority Globe, je sais qu’elle souhaite y filmer des bateaux. Des bateaux naufragés, abandonnés. Il ne s’agit donc plus de corps (et pourtant c’est bien de leur « peau » que nous parlons quand nous les décrivons), il ne s’agit plus d’objets fabriqués par l’Homme dans la fragilité d’une histoire violente. Nous voilà face à des engins flottants, des navires, d’une toute autre dimension donc (ils sont gigantesques), capables de transporter des dizaines de kilos de marchandises et des centaines de personnes à travers les océans. Des engins pensés et conçus pour un devenir : utilitaire, commercial, économique, touristique. Mais qui sont maintenant échoués. Qui ne peuvent donc plus remplir la fonction qui était la leur. Qui errent. Dans un entre deux. Ni en mouvement, ni statique. Ni sur mer, ni sur terre. Qui rouillent. Vidés de leurs équipages. Vidés de leur cargaison. Vidés de leur utilité. Échoués sur le rivage. Ils ne naviguent plus, mais ne coulent pas. Ils flottent. Alors des questions se posent, de simples questionnements. Que leur est-il arrivé ? Pourquoi sont-ils là ? Depuis quand ? Que font-ils au paysage ? Que font-ils à l’écosystème ? A quoi résistent-ils ? Vont-ils disparaitre ? Quelles histoires racontent-ils ? Quel sens peut-on donner à cette présence monumentale et quasi fantômatique ?
Quelques mois avant de se retrouver à Tarfaya pour le tournage, on avait passé une soirée toutes les deux à traquer les localisations (satellites, cartes), les vidéos amateurs (touristes, explorateurs), les images (photographes amateurs, peintures murales), et les histoires (forums, articles, archives audiovisuelles) de ces bateaux (qu’elles soient réelles ou inventées) échoués le long des côtes d’Afrique du Nord. Et chaque récit nous paraissait restituer et figurer un peu de la complexité du monde, des relations politiques, des dominations, des réalités migratoires, des catastrophes écologiques, des ordres économiques. Comme si tout était contenu là. Le monde entier et ses contradictions. Nos émotions et leurs contradictions. « Le naufrage de l’Humanité » me disait Wiame, alors même que nous étions accablées par les nouvelles désastreuses de la situation des habitants de Gaza et du génocide en cours en Palestine. Comment penser à autre chose …
Et juste avant d’aller les filmer ces bateaux, Wiame avait passé une semaine à Oujda, accompagnée des artistes Randa Maroufi, Yemoh Odoi et d’une dizaine de participant.e.s pour des ateliers autour du partage de récits des migrations par la musique, la poésie, la danse, les mots et les sons. Wiame m’a brièvement raconté ce qu’on pourrait appeler la « bande-son » de ces rencontres. Des mots et des histoires intimes. Et cette bande son, elle l’a bien sûr encore en tête quand on se retrouve à Tarfaya, autour des bateaux échoués.
Tarfaya. La plage est immense. Le soleil, la mer, le vent, les sables. Le désert du Sahara qui rejoint l’Océan Atlantique. Et le bateau échoué. Assalama. C’est son nom. Mais on y lit ARMAS du nom de la compagnie maritime qui assurait la liaison de passagers entre les Iles Canaries (l’Espagne) et Tarfaya (le Maroc). C’est en 2008 que le Assalama s’est échoué, avec son équipage et ses passagers, sauvés par les pêcheurs du coin car il n’y avait pas assez de canots de sauvetage. L’épave du bateau est donc toujours sur le lieu de son naufrage. Dans le même « décor ». D’ailleurs, c’est bien cette sensation que j’ai éprouvé sur place : celle d’être dans un décor. Peut-être car dans mon imaginaire, c’est au cinéma que se dressent ces épaves abandonnées le long des plages, des décors de cinéma donc, pour figurer, je ne sais pas vraiment quoi ; le temps qui passe, l’échec ou encore la lutte. Le bateau échoué, c’est cet élément qui vient compléter le paysage de carte postale pour lui donner de la profondeur, de la densité. Pour que puisse s’y confronter la nature et l’industrie, l’intemporel et le contemporain. Ou pour figurer la possible extinction, ou l’échec, du capitalisme. Je rêve sûrement. Non ? On sait la beauté de la rouille et la fascination des cinéastes pour les ruines. Le bateau naufragé serait aujourd’hui le décor d’un cinéma contemporain de la destruction, tout comme il a été largement source d’inspiration pour les artistes romantiques, en peinture et en littérature. Mais c’est un décor qui plait beaucoup moins aux autorités et aux pêcheurs marocains qui exigent à l’Espagne le retrait du navire. Insécurité, toxicité, laideur du paysage maritime. Pour les autorités portuaires marocaines « le navire Assalama représente un véritable danger écologique et devrait être rapatrié. L’embarcation rouillée et abandonnée à son sort provoque de sérieux problèmes au niveau sécuritaire et enlaidit l’espace maritime ». Depuis l’accident, c’est toutes les liaisons maritimes entre les Îles Canaries et Tarfaya qui sont suspendues. Dans l’attente d’une relance, conditionnée par le retrait du bateau que personne ne semble prêt à prendre à charge.
Je pense aussi à ce que représente l’idée du décor dans l’œuvre de Wiame. Quelques années plus tôt, elle avait fabriqué elle-même un décor, pour y figer les mouvements d’une soirée d’octobre 61 en France (jour du massacre des Algériens descendus protester dans la rue) en reconstituant la chambre d’un manifestant (2020) pour la photographier. Un dispositif qui sera encore celui de son prochain film, où il est également question de fabriquer un décor à partir d’une image mentale, d’une mémoire collective et d’un événement historique silencié. Mais ici, à Tarfaya, face au Assalama, le décor est déjà là. Imposant. Elle doit donc y faire face dans son immensité, bien loin du travail de l’atelier et de la minutieuse reconstitution. Loin de la possibilité de jouer du réel en le reconfigurant. Alors, comment l’appréhender ? Et c’est bien comme des corps qu’elle va les filmer ces bateaux, peut-être même comme un corps unique, comme si chaque élément des différents bateaux filmés n’était qu’une partie d’un même corps. Un corps habité d’histoires et de récits, réels ou imaginaires. Un corps qui raconte l’errance, l’abandon, la disparition, la lutte, un corps qui refuse. Et peut-être que pour une fois, loin de toute puissance de l’événement historique et de sa mémoire bafouée, ce corps là peut devenir le réceptacle de récits multiples, ré-inventés, ré-imaginés, re-déployés. Elle peut y inscrire tant de choses.
Mais pour le moment, à Tarfaya, les journées de tournage sont longues. D’ailleurs, est-ce que la fascination pour le bateau naufragé ne prend pas trop de place ? Wiame Haddad et son chef opérateur Michael Capron filment. Ils chargent la caméra et ils filment. Détail par détail. Ils protègent la caméra du vent et du sable, et ils filment. Et nous (Yemoh, Ali El Makhfi et moi), on tourne autour d’eux, tournant autour du bateau. On revient à lui, encore et encore, à différentes heures de la journée, des marées, de l’intensité des vagues, de la présence des oiseaux, comme pour ne jamais l’abandonner, ou pour tenter d’en percer un possible mystère (vraiment ?) en l’observant une fois de loin (depuis la route), une autre de près (depuis la plage), ou encore selon les avancées que rendent possible les marées. On se place parfois à droite, parfois à gauche, pour finalement venir l’affronter de face, avec cette sensation de le voir bouger et avancer vers nous. Il ne sera pas possible d’aller plus près, l’océan déchaîné ne laisse pas entrevoir de possibilité de monter sur une barque. C’est pourtant ce qu’avait réussi à faire les pêcheurs pour sauver les touristes espagnols du naufrage, en maniant brillamment leurs fragiles embarcations – les pateras – tristement connues pour sombrer parfois dans l’Océan et les mers notamment lorsqu’elles sont surchargées illégalement de déplacés en route vers les Canaries. Renversement des images.
Et donc, on ne filmera pas son dos au Assalama. Est-ce bien grave ? On ne dit rien, mais parfois on regarde aussi un peu ses yeux à elle, à Wiame, pour comprendre ce que peut bien lui faire cette masse de ferrailles au milieu des vagues et de l’Océan. Heureusement on part aussi filmer ailleurs parfois. La Lune. L’âne. La dune. La mosquée enfouie sous les sables. Mais on revient toujours au bateau. Alors bien sûr, on se demande ce qu’elle va bien en faire de toutes ces images ? Quelle histoire va-t-elle nous raconter ? Quelle poésie va-t-elle composer à partir de ces fragments ? Et va-t-elle réussir à en sortir de cette fascination dévorante…
Parfois aussi, on regarde à côté. Yemoh observe, comme en contre-point de la sculpture magistrale qui s’élève dans l’eau, les micros-sculptures aléatoires laissées dans le sable par des passages humains. Ici une chaussure, un stylo, là un jeu cassé ou un élément électronique. S’imaginer une histoire à partir de chaque fragment d’objet. Aussi, il nous raconte les moments qu’il passe à Laâyoune à broder et à parler avec des migrants sénégalais ou ivoiriens, dans des ateliers de couture. Quels sont les liens commerciaux et culturels qui perdurent ? Quelle culture est-elle produite en situation de déplacement ? Il nous raconte ces discussions, nous fait écouter les sons des machines à coudre, nous montre leurs réalisations. Et toujours, nous continuons de le regarder ce bateau, l’Assalama qui est devenu même un symbole de la ville de Tarfaya. Un lieu de tourisme. La preuve, une longue fresque le long du port le représente, aux côtés de Saint Exupéry, l’autre symbole de la ville. On ne traverse pas Tarfaya sans aller voir le Assalama échoué ou sans visiter le Musée St Exupéry géré par l’association des amis de Tarfaya. En 1927, l’aviateur et écrivain Antoine de Saint-Exupéry s’était installé à Cap Juby (Tarfaya) comme chef d’aéroplace. Il y restera 18 mois, et son œuvre littéraire en sera marquée. A la boutique du Musée qui lui est dédié, on peut y acheter Le Petit Prince, en français, en arabe ou en espagnol. Le Musée expose des courriers, des cartes, des publicités, des documents, des représentations de Tarfaya, des trajectoires de l’aéropostale. Après les bateaux, nous voici face aux avions et au ciel. Toujours les vents.
Les vents. Quand il n’est pas trop occupé à gérer les autorisations ou à assister l’artiste, Ali nous parle de sa vie à Tarfaya, et il va évoquer d’autres « architectures » qui se dressent elles aussi à la sortie de Tarfaya : les éoliennes. Il a travaillé sur ce chantier gigantesque. C’est d’ailleurs pour ce travail qu’il s’est retrouvé à Tarfaya, lui qui est originaire de Jerada. Ils avaient besoin de main d’œuvre pour construire le plus grand parc éolien d’Afrique. Il raconte la réalité des ouvriers, la mise en danger, la fatigue, l’exploitation, les journées interminables, la domination des chefs. Ce que coûte la soi-disant « transition écologique » à ceux qui la construisent de leurs mains. On comprend en creux aussi ce qu’elles rapportent à ceux rivés sur leurs profits.
Tarfaya c’est l’affrontement des sables et des mers, du désert et de l’océan. L’entre deux, encore. Les bateaux, les éoliennes. Le Maroc, l’Espagne. L’ouvrier, le patron. L’ancien colonisé, l’ancien colonisateur. Dualité encore. Et toujours ces tensions économiques, écologiques et politiques, qui perdurent.
Alors, le cinéma toujours. Décor. Bateau. Colonisation. Exploitation de la main d’œuvre. Immigration. Comment ne pas penser à Med Hondo, cinéaste mauritanien, et son West Indies (1979), une comédie musicale politique sur le passé colonial et esclavagiste de la France, qu’il rapproche des politiques de déplacement des années 1970 et du racisme national. C’est dans les anciens locaux des usines Citroën à Paris (lieu symbolique de l’exploitation de la main d’œuvre, notamment immigrée) que Hondo a fait construire une réplique d’un navire négrier, une structure en bois de plusieurs dizaines de mètres qui sera le décor principal du film.
D’autres images de cinéma me traversent à Tarfaya. Je ne peux pas m’empêcher de penser à cette photographie en noir et blanc du cinéaste marocain Ahmed Bouanani avec son chef opérateur M.A tazi une caméra à la main, en tournage à Tarfaya pour son premier court métrage, en 1966. Tarfaya ou la marche d’un poète. « Tu vas sûrement y croiser le poète » m’avait d’ailleurs glissé mon amie Touda Bouanani, la fille de Ahmed, avant mon départ pour Tarfaya. Tarfaya ou la marche d’un poète raconte l’histoire de Khaled, qui possède depuis l’enfance le don de la poésie et du chant. Il quitte son campement dans le Sahara et part à la recherche de ce poète fabuleux dont on lui a tant parlé, et qui pourrait lui apprendre la grande sagesse du monde. » Dans une scène du film, peu avant son arrivée à Tarfaya, Khaled arrive enfin près de la mer, épuisé, et monte dans un immense navire vide « Mais quelle est cette étrange machine au bord de la mer ? ». Il est effrayé par ce monstre de ferrailles.
D’autres cinéastes filmeront Tarfaya comme Daouad Aoulad Syad, le cinéaste poète du Sud qui a beaucoup appris de son aîné Ahmed Bouanani.
Le cinéma encore, avec un autre bateau échoué. Que Sera Sera. C’est le nom de cet immense bateau de pêche, laissé à l’abandon sur une plage de Laâyoune à quelques kilomètres de Tarfaya. Que Sera Sera (ce qui doit arriver, arrivera) est une chanson populaire américaine que le cinéaste Alfred Hitchcock fait chanter à Doris Day pour le tournage à Marrakech de « L’Homme qui en savait trop » (1956).
On raconte qu’en 2007, le capitaine islandais du sardinier le Que Sera Sera, et des membres de son équipage sont morts, intoxiqués par des effluves de poissons. Une version relatée dans la presse de l’époque (un communiqué MAP du 26 décembre 2007). Mais ce qu’on raconte également, c’est qu’il ne s’agissait pas seulement de pêche, mais surtout de trafics de drogues. Alors peut-être que le capitaine islandais lui aussi en savait trop.
Ces histoires non vérifiées, qu’elles soient vraies ou fausses, elles font maintenant partie de l’histoire du Que Sera Sera, ce chalutier de 51,45 mètres sur 9,54 mètres qui naviguait sous le drapeau islandais et portait le numéro (7922398). Ces informations (précises) on les trouve sur les sites internet qui répertorient les bateaux. On peut même y trouver des informations en direct sur les bateaux qui circulent. Et donc depuis 2008, le Que sera sera est abandonné. La société de pêche y a arrêté son activité, et personne ne s’est chargé de son coûteux enlèvement. Alors il est là. Et il reste et continue de se dresser et de défier les vagues, malgré la rouille et la décomposition. Lui aussi fait désormais partie du paysage. On le photographie, on le « visite », comme on viendrait voir un monument historique. Il fait maintenant partie de l’imagerie de la région. Des images aux couleurs saturées, prises aux différents moments de la journée et des saisons, le représentent, avec des rochers, des chiens, des êtres humains qui posent aussi parfois, et les couchers de soleil bien sûr. Des blogs ou des vidéos racontent son histoire. On lit dans un article sur Laâyoune que le Que Sera Sera serait maintenant aussi un lieu de rendez-vous et de départ pour des embarcations qui partent illégalement vers l’Espagne, vers les îles canaries.
Une de nos dernières visites à Tarfaya fut celle du cinéma Cap Juby (construit par les Espagnols en 1933), en ruines lui aussi, détruit, abandonné, mais toujours là. Il n’y a plus de toit : un cinéma à ciel ouvert. Nos regards se tournent vers l’écran, qui n’en est plus un.
A force de l’avoir regardé ce bateau, je crois que je peux presque le projeter sur ce mur bétonné. Et si on y revenait ici pour regarder les images 16mm de Wiame ?
Mais aussi pour projeter le West Indies de Med Hondo, et le Tarfaya, la marche du poète de Ahmed Bouanani. Et le Tarfaya de Daoud Aoulad Syad. Et celui à venir de la réalisatrice Sofia Alaoui. Et même l’Homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock.
« Un soleil nouveau se lève sur la petite cité de Tarfaya.
Souvenirs d’un monde révolu.
Décombres au pied desquelles viennent s’échouer les vagues de l’Océan.
Qui racontera l’histoire ?
Ses murs inachevés, cette jetée détruite, ses barques muettes
Ses barques qui maintes et maintes fois ont sillonné les rivages à la recherche des algues marines. »
Tarfaya, la marche d’un poète, Ahmed Bouanani, 1966
Léa Morin
Tarfaya, 2024

1 Les individus cités dans ce texte ont tous donné leurs accords pour que leurs prénoms et/ou noms soient publiés dans ce présent texte.